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RECIT FRANCEINFO. Comment Marine Le Pen a gagné la bataille de l’extrême droite face à Eric Zemmour

« Si on m’avait dit il y a six mois que Marine Le Pen ferait un meilleur score qu’en 2017, j’aurais tout de suite signé des deux mains. » Louis Aliot est sur un petit nuage à l’annonce de la qualification de la candidate du Rassemblement national pour le second tour de l’élection présidentielle, dimanche 10 avril. Dans un pavillon du bois de Vincennes transformé en QG électoral bondé, le maire de Perpignan résume : « Elle gagne deux points par rapport à son score d’il y a cinq ans alors qu’elle avait face à elle un candidat qui a passé son temps à lui taper dessus et à chasser sur ses terres électorales. C’est exceptionnel ce qu’elle a fait. »

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Le « candidat », c’est Eric Zemmour. Arrivé quatrième (7,07%), très loin derrière Emmanuel Macron (27,84%) et Marine Le Pen (23,15%), l’ancien polémiste d’extrême droite, crédité de 16 à 17% d’intentions de vote mi-février, n’a pas tenu la distance. « On l’a quand même bien défoncé », jubile un élu mariniste, juste avant qu’Eric Zemmour appelle ses électeurs à voter Marine Le Pen lors au second tour, le 24 avril.

Ce soutien a été fraîchement accueilli par les ténors du parti, qui craignent que la radicalité d’Eric Zemmour détériore la nouvelle image que tente de renvoyer Marine Le Pen à l’opinion publique.

« Même s’il nous a combattus, on ne va pas se désoler que quelqu’un appelle à voter pour nous ! Mais il ne faudrait pas non plus que le fort rejet qu’il suscite chez les Français ne se déporte sur Marine. Elle n’est pas du tout comme lui. »

Un cadre du RN

à franceinfo

Pour nombre de ses proches, Marine Le Pen revient de très loin. « Là où Eric Zemmour m’a surpris, c’est que je ne pensais pas qu’il serait aussi bas », reconnaît Damien Monchau, coordinateur régional des « Jeunes avec Marine ».

Bien avant d’entrer officiellement dans la course à l’Elysée, le 30 novembre 2021, Eric Zemmour avait lancé une vaste OPA sur le Rassemblement national et Les Républicains. Son objectif affiché était de « rassembler les droites » et donc d’affaiblir au maximum Marine Le Pen et Valérie Pécresse à coups de ralliements politiques à son profit.

Loin de répondre à la surenchère de son rival, Marine le Pen décide d’abord de se faire discrète, de mener une campagne à bas bruit, loin de Paris et des outrances de son adversaire. Pendant qu’Eric Zemmour cogne fort sur les plateaux de télévision et enchaîne les déplacements ratés (comme à Marseille où il réplique, fin novembre, à la provocation d’une passante par un doigt d’honneur), la candidate RN va à la rencontre des Français résidant dans les zones rurales et dans les villes moyennes pour leur parler de pouvoir d’achat.

Marine Le Pen mise tout sur cette thématique, quitte à laisser le champ libre à Eric Zemmour sur l’immigration et l’identité. « Au lieu de commenter les faits et gestes d’Eric Zemmour comme le faisaient les médias, elle a choisi d’aller directement rencontrer les Français, et ça a payé », se félicite aujourd’hui Sébastien Chenu, députe RN du Nord.

Face à un Eric Zemmour devenu omniprésent dans les médias, Marine Le Pen adapte tout de même sa campagne en coulisses. Toujours en novembre, elle dévoile deux nouvelles affiches électorales pour relancer une campagne de premier tour qui patine. Leurs thèmes : le pouvoir d’achat, mais aussi l’immigration. « Elle ne pouvait pas non plus totalement lui laisser le monopole des sujets identitaires et apparaître comme une candidate trop molle qui a changé du tout au tout », admet un ténor du Rassemblement national, surpris à l’époque par la capacité d’Eric Zemmour à cristalliser le débat politique autour de sa candidature. Marine Le Pen observe mais ne doute pas.

« En octobre, quand Eric Zemmour commence à s’agiter, elle nous assure qu’il ne fera pas plus de 10% et qu’elle sera au second tour. Cela nous a donné une énergie incroyable. »

Un membre de l’équipe de campagne de Marine Le Pen

à franceinfo

Sans répondre coup pour coup à son rival d’extrême droite qui l’accuse d’avoir « les réflexes d’une femme de gauche », Marine Le Pen distille ses critiques pour tenter d’atteindre la crédibilité son adversaire. « Personne ne peut lui parler, parce qu’Eric Zemmour a le sentiment d’être le général de Gaulle réincarné, il est autocentré », décrit-elle dans une interview sur Europe 1 au début de l’hiver. Elle prévient aussi : « Il n’a pas l’expérience que j’ai de dire ‘attention aux mirages. Une campagne présidentielle est un long chemin difficile, c’est un parcours initiatique. Il faut avoir souffert, être tombé, et il n’a jamais fait ça. »

Persuadé qu’il parviendra à unir les droites, enchaîne les provocations. Il parvient dans le même temps à convaincre des cadres du Rassemblement national de le rejoindre. L’eurodéputé Jérôme Rivière se positionne le premier, rejoint par les députés Gilbert Collard, Nicolas Bay ou encore Marion Maréchal, la nièce de Marine Le Pen. Les défections, nombreuses, n’inquiètent pas outre mesure dans les rangs du RN.

« Je m’interroge encore aujourd’hui sur la lucidité de ces gens qui l’ont rejoint, raconte Louis Aliot. Quand Jérôme Rivière est venu me voir pour me dire qu’il partait chez Zemmour, je lui ai dit qu’il faisait la connerie de sa vie. » Un sentiment que partage Steeve Briois, le maire RN d’Hénin-Beaumont, qui dit n’avoir « jamais douté ».

« C’est comme Chevènement, Villiers ou Bayrou avant lui. Ils sont apparus brusquement et puis ils se sont effondrés. Il y a la politique de Twitter, totalement hors-sol, et celle du terrain. »

Steeve Briois, maire RN d’Hénin-Beaumont

à franceinfo

Marine Le Pen commente peu ces défections, mais au départ Marion Maréchal chez Eric Zemmour, elle verse dans le pathos plutôt que dans les attaques. « Avec Marion, j’ai une histoire particulière parce que je l’ai élevée avec ma sœur pendant les premières années de sa vie. Evidemment, c’est brutal, c’est violent, c’est difficile pour moi. On ne s’attend jamais à ce genre de décision », lance-t-elle le 28 janvier sur CNews.

Quand Eric Zemmour connaît une vraie poussée dans les sondages en février, le propulsant entre la troisième et la deuxième place, derrière Emmanuel Macron, la députée du Pas-de-Calais finit par sortir l’artillerie lourde et vise directement ceux que ses soutiens appellent désormais « les traîtres ».

Dans un interview au Figaro, la prétendante à l’Elysée livre pour la première fois sa propre définition du zemmourisme. « Je retrouve chez Eric Zemmour toute une série de chapelles qui, dans l’histoire du Front national, sont venues puis reparties, remplies de personnages sulfureux. Il y a les catholiques traditionalistes, les païens et quelques nazis. Tout cela ne fait pas une posture présidentielle », tacle-t-elle. Un proche de la candidate abonde : « Aucun ne l’a informée de son départ chez Zemmour, alors qu’ils lui doivent tout. » Il attribue aussi à la candidate une plaisanterie qui a selon lui « beaucoup fait rire » : « Tous ceux qui sont partis ont moins de courage que les mecs qui larguent leur femmes par SMS ! »

En parallèle, les deux candidats s’affrontent le même week-end par meetings interposés. Le 5 février, Eric Zemmour présente ses nouvelles recrues à ses partisans au Zénith de Lille, tandis que Marine Le Pen tient un meeting à Reims. Contre toute attente, elle y joue la carte de l’intime. Elle s’épanche sur son enfance, ses relations difficiles avec son père, sa vie de mère de famille monoparentale…

« Marine est très pudique, mais elle a compris que pour passer un cap, il fallait qu’elle donne de sa personne. Du coup, elle a écrit ce moment très intime sans le dire à personne. »

Un cadre du Rassemblement national

à franceinfo

C’est lors d’un dîner informel, quelques semaines plus tôt, alors qu’elle s’ouvre aux convives sur son envie de se confier, que cette idée lui a été soufflée, raconte un proche. « Je me souviens qu’un conseiller en communication qui était à sa table ce soir-là lui avait suggéré de passer devant le pupitre et de casser complètement les codes. »

Fin février, la guerre en Ukraine éclate et renvoie l’élection présidentielle au second plan. La lutte contre l’immigration et la sécurité, les deux thèmes de prédilection d’Eric Zemmour, rencontrent moins d’écho dans la campagne, alors que la question du pouvoir d’achat défendue par Marine Le Pen, sur fond d’augmentation des prix du carburant et du gaz, continue de faire recette.

Les ambiguïtés des deux candidats autour de la politique de Vladimir Poutine auraient pu également les renvoyer dos-à-dos. Mais là encore, c’est Marine Le Pen, sans doute forte de l’expérience de ses trois campagnes présidentielles, qui sort gagnante de cette séquence. Elle joue profil bas sur le sujet, malgré ses liens présumés avec Vladimir Poutine. Eric Zemmour, lui, persiste et signe. Sur RTL, il refuse notamment de qualifier Vladimir Poutine de dictateur et préfère parler de « démocrate autoritaire ». Une sortie que plusieurs proches du candidat, comme l’ancien préfet Gilbert Payet, n’ont pas comprise.

« Eric Zemmour a peut-être commis l’erreur de donner son avis sur l’invasion de l’Ukraine. »

Gilbert Payet, mandataire financier du candidat

à franceinfo

Le meeting du Trocadéro organisé par le candidat nationaliste dans les dernières semaines de la campagne devant près de 50 000 sympathisants et la stratégie d’un présumé « vote caché » en sa faveur n’y changent rien. Début avril, Marine Le Pen distance très largement son concurrent dans les sondages en poursuivant inlassablement sa présidentialisation et la banalisation de son programme d’extrême droite.

Au soir du 10 avril, lorsqu’elle prend la parole pour célébrer sa qualification pour le second tour face à Emmanuel Macron, la candidate du RN, encore une fois, n’évoque qu’à la marge l’immigration et la sécurité. Elle promet de placer au cœur de son quinquennat « le pouvoir d’achat » ou « l’égalité entre les hommes et les femmes ». C’est encore le thème du pouvoir d’achat qu’elle dégaine, dès le premier jour de la campagne de l’entre-deux-tours, en se rendant chez un agriculteur céréalier dans l’Yonne.

« Maintenant, pour les 15 jours de campagne qui restent, ça va être bilan contre projet. Notre projet, c’est de dérouler des mesures concrètes sur le rural, le pouvoir d’achat et surtout de dire la vérité aux Français pour réunir le peuple et ne pas le diviser comme l’a fait Emmanuel Macron pendant cinq ans », assène Louis Aliot. Dans le camp de Marine Le Pen, qui a exclu mardi la « possibilité » de gouverner avec Eric Zemmour, c’est comme si l’ancien polémiste n’existait plus. Parti en trombe mais sèchement éliminé, ce dernier a échoué à priver sa rivale d’extrême droite de ce dont elle rêve depuis cinq ans : une revanche face à Emmanuel Macron.

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