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« Nouveau monde », « en même temps », « moralisation »… Emmanuel Macron a-t-il présidé comme il l’avait promis ?

C’est l’histoire d’un « outsider », jamais confronté au suffrage universel, qui voulait « transgresser le système ». Son mode opératoire ? S’attaquer à sa pierre angulaire, sa clé de voûte, qui avait jusqu’alors contrecarré les aventures personnelles telles que la sienne. Les portes de l’Elysée se sont ouvertes à Emmanuel Macron en mai 2017, à peine un an après le lancement de sa formation politique, En marche !. Depuis, le jeune président de la République n’a cessé de vanter son action de « transformation » des institutions, de la manière de gouverner ou du rapport des élus aux citoyens dans une démocratie en crise. 

Alors qu’Emmanuel Macron s’est porté candidat à sa propre succession pour un mandat supplémentaire, jeudi 3 mars, a-t-il tenu sa promesse de présider « autrement » ? Après cinq années d’exercice du pouvoir, que reste-t-il de ce « nouveau monde » tant vanté en 2017 ?

Au départ, il y a la promesse d’une nouvelle « aventure » politique, d’une « disruption ». D’une « révolution », même, comme le nom du livre publié par Emmanuel Macron à l’automne 2016 pour défendre cette candidature d’un nouveau genre, en dehors des partis établis. « J’ai touché du doigt les limites de notre système politique, qui ont construit notre impuissance collective », confie-t-il le 30 août 2016 au moment de quitter le ministère de l’Economie, où il est resté deux ans. 

Aux « usages parfois hors du temps », l’ex-secrétaire général adjoint de l’Elysée préfère le « nouveau monde », symbolisé au sein d’En marche par l’effervescence des militants de la base et l’ambiance start-up animée par les helpers, le nom des bénévoles de cette nouvelle formation politique. Officiellement, le programme est élaboré « avec plus de 30 000 Françaises et Français (…), au cours de 3 000 ateliers (des) comités locaux ». « Ce que je veux, c’est que vous, partout, vous alliez le faire gagner, parce que c’est notre projet ! » s’égosille-t-il mi-décembre 2016, devant ses soutiens réunis à Paris.

La démocratie interne au parti a-t-elle été surestimée par les premiers soutiens de l’aventure macroniste ? « Ça a été une immense hypocrisie », retrace amèrement Corinne Lepage, qui a pris ses distances avec la macronie à l’été 2017. « Les gens comme moi, au comité politique d’En marche !, on ne servait à rien. On n’a pas pu dire un mot sur le programme et sur les investitures. Tout était mené par une bande de clones qui nous dirigeait », fustige l’avocate et ancienne ministre de l’Environnement de Jacques Chirac.

« J’ai été frustrée car j’ai contribué à soutenir une initiative dont la réalité était le contraire de ce qu’on vantait. »

Corinne Lepage, ancien soutien d’Emmanuel Macron

à franceinfo

Avant même son élection, Emmanuel Macron avait pourtant préconisé une forme de verticalité au plus haut niveau de l’Etat. C’est la fameuse « présidence jupitérienne » appliquée dès son arrivée à l’Elysée. Le roi des dieux s’est annoncé aux Français quelques mois plus tôt, dans une interview à Challenges accordée en octobre 2016 : « François Hollande ne croit pas au président jupitérien. (…) Pour moi, la fonction présidentielle dans la France démocratique contemporaine doit être exercée par quelqu’un qui, sans estimer être la source de toute chose, doit conduire la société à force de convictions, d’actions et donner un sens clair à sa démarche. »

De l’horizontalité de la conquête, le macronisme assume cette bascule vers une verticalité de l’exercice du pouvoir. « On sentait le piège. Dans sa pratique précédente, en tant que ministre de l’Economie, il était loin d’incarner l’horizontalité en politique », remarque aujourd’hui Armel Le Coz, cofondateur de Démocratie ouverte, un collectif qui prône la transformation démocratique des institutions. « La présidence jupitérienne, c’est une réponse à la demande des gens, qui veulent que la politique soit efficace », justifie de son côté Sacha Houlié, député LREM et soutien de la première heure. Mais ce qui était « vrai au début du quinquennat » concernant cette verticalité du pouvoir l’est « beaucoup moins maintenant », ajoute l’élu de la Vienne.

Depuis, le chef de l’Etat a dû composer avec les « gilets jaunes ». Contesté dès l’automne 2018 par ce mouvement social authentiquement horizontal, Emmanuel Macron promet en réponse une place plus grande accordée à la « concertation ». Après un an et demi de réformes menées sans véritable contre-pouvoir, à l’image des ordonnances sur la loi Travail en 2017, l’exécutif met en place deux outils censés signifier que le pouvoir ne  confisque pas la démocratie, une critique latente des « gilets jaunes ».

Le « grand débat national » lancé en janvier 2019 vise ainsi à faire remonter des communes jusqu’au gouvernement les doléances des Français mécontents, avant un échange des élus locaux avec le chef de l’Etat. Face à des maires et des citoyens de tout le pays, Emmanuel Macron passe de longs après-midis à vanter son bilan, deux ans après son élection. « C’était un monologue du président de la République qui parlait pendant trois heures », analyse Dominique Rousseau, professeur en droit constitutionnel.

Face à l’émergence des préoccupations environnementales dans le débat public, Emmanuel Macron lance ensuite la Convention citoyenne sur le climat (CCC). L’exercice démocratique est original en France : 150 citoyens tirés au sort sont répartis en cinq groupes thématiques et formulent 149 propositions à l’exécutif. Là aussi, le chef de l’Etat s’implique directement dans ce processus. Il assure d’abord que le projet issu des concertations de la CCC « sera soumis sans filtre au Parlement, par voie de référendum, ou en application directe ». Mais il écarte pourtant trois des 149 propositions initialement formulées.

Le projet de loi « Climat et résilience », qui reprend ces propositions, est par la suite édulcoré et la piste d’un référendum pour inclure la préservation du climat dans la Constitution refroidit en fin de quinquennat. « J’ai regardé cela avec un œil attristé et amusé pour voir comment le prestidigitateur allait sortir de cette impasse », moque aujourd’hui Corinne Lepage.

« Ce sont des initiatives qui ont été dévoyées par la manière dont elles ont été organisées, pour mettre en valeur le corps du président. »

Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel

à franceinfo

Lors de la CCC, le président s’adresse directement aux Français tirés au sort, faisant fi des syndicats ou encore des partis politiques. Rien d’étonnant à cela : « Les principaux blocages de notre société viennent des corporatismes, des corps intermédiaires et du système politique », expliquait-il dans l’hebdomadaire Le 1 (article abonnés) en septembre 2016. « Il a été élu en promettant aux Français de leur rendre le pouvoir contre les corps intermédiaires », analyse le politologue Stéphane Rozès, président du cabinet Cap (Conseils, analyses et perspectives). « Prenons l’exemple de la réforme de la SNCF : les Français étaient contre sur le fond, mais ils ne soutenaient pas les cheminots et les syndicats, donc ils ont validé cette réforme. »

Sollicités lors du « grand débat national », les élus locaux ont en revanche échappé à cette défiance de la part du chef de l’Etat. « Jamais un président n’a rencontré autant de maires et fait de déplacements », insiste le patron des sénateurs LREM, François Patriat. Des maires que le candidat à la présidentielle qualifiait, en octobre 2016 dans Challenges, de « rouages essentiels du solidarisme français ». Ils sont aujourd’hui au cœur du projet de loi dit « 3DS », adopté le 8 février par les députés, qui donne plus de pouvoir aux autorités locales.

Avec les maires, la relation est néanmoins ambivalente. En mars 2017, Emmanuel Macron est sifflé par une partie d’entre eux. Quatre ans et demi plus tard, au congrès de l’Association des maires de France (AMF), il répond aux critiques sur « l’extrême centralisation » des décisions prises pendant la crise du Covid-19 par une attaque à peine voilée contre l’assemblée des édiles : « Il se peut qu’il y ait eu, au début, des malentendus. Il se peut qu’il y ait eu des préjugés », tacle le chef de l’Etat.

« Emmanuel Macron, ce n’est pas qu’il n’est pas fan des maires, c’est qu’il n’est pas fan des associations de maires. »

Un membre du gouvernement

à franceinfo

En cinq ans, La République en marche n’a en fait pas réussi à infuser localement. Fiasco aux municipales de 2020, échec aux départementales et aux régionales de 2021… La formation présidentielle n’est pas parvenue à mener à son terme la grande entreprise de « dégagisme » lancée au niveau national en 2017. « Un parti, c’est un ancrage territorial et un corps de doctrine. Aujourd’hui, je ne vois ni l’un ni l’autre chez LREM », fustige Corinne Lepage. « LREM, ça n’existe pas », balaie Dominique Rousseau. « La faiblesse de l’implantation du parti a conduit Emmanuel Macron à gouverner seul, de manière verticale, dans la continuité aggravée des présidents précédents. D’une certaine manière, il n’y a pas vraiment eu de rupture avec ces prédécesseurs. »

Les municipales et les régionales ratées ont non seulement freiné l’essor du parti présidentiel mais elles ont aussi eu pour effet de souligner la persistance de la gauche et de la droite, au moins au niveau local. En février 2017, Emmanuel Macron vantait pourtant le « dépassement » de ce clivage « pour répondre à de nouveaux défis ». « Comme De Gaulle, je choisis le meilleur de la gauche, le meilleur de la droite, et même le meilleur du centre », affirmait-il en meeting, à la veille de son élection.

Le « en même temps » présidentiel a consisté à former un gouvernement où les personnalités de la société civile ont côtoyé celles venues de la gauche et de la droite. Souvent, le reproche a été fait à l’exécutif de trop pencher à droite dans les réformes menées, une idée que la macronie s’emploie aujourd’hui à battre en brèche. « Ça a été le quinquennat du quotidien, avant d’être à gauche ou à droite », s’agace l’ancien socialiste François Patriat.

« S’il y a un bruit médiatique autour d’un quinquennat de droite, les électeurs de centre-gauche sont toujours là, et beaucoup de sociaux-démocrates y ont trouvé leur compte. »

Sacha Houlié, député LREM de la Vienne

à franceinfo

L’autre procès fait au macronisme a trait au rôle de la majorité, accusée d’être composée de « députés godillots ». « Ils avaient la marque Macron sur le front et n’ont pas osé s’éloigner des ordres qui leur étaient donné », critique Corinne Lepage. « Les conditions de l’élection d’Emmanuel Macron, sans parti existant ou ancrage territorial, n’ont pas permis de produire un groupe parlementaire qui aurait pu faire contre-poids », abonde Dominique Rousseau.

A plusieurs reprises, Emmanuel Macron a balayé ces critiques, jouant le contraste avec la pagaille provoquée tout au long du quinquennat précédent par les « frondeurs » socialistes contre François Hollande. « Si les professionnels, ce sont ceux qu’on a virés il y a deux ans et demi, et que les amateurs, c’est vous, alors soyez fiers d’être amateurs », lance-t-il à sa majorité après des cafouillages sur la réforme des retraites, à l’hiver 2020. Il n’empêche : la très nette majorité LREM a fondu, passant de 314 députés en juin 2017 à 268 en février 2022, après de nombreux départs et exclusions.

Dans sa conquête du pouvoir, le chef de l’Etat avait également promis d’œuvrer pour la moralisation de la vie publique, lors d’une campagne présidentielle rythmée par les soubresauts de l’affaire Fillon. Le « renouvellement des pratiques », mis en avant dès l’automne 2016, a accouché de plusieurs textes actant notamment la suppression du régime spécial des retraites des parlementaires ou l’interdiction des embauches familiales. Une loi portée par François Bayrou, qui avait négocié son ralliement à Emmanuel Macron en échange de mesures sur la transparence de la vie politique. Las, le président du MoDem a été l’un des premiers à quitter le gouvernement d’Edouard Philippe, fin juin 2017, dans le sillage des assistants parlementaires du parti centriste. Bien que mis en examen pour « complicité de détournement de fonds publics », il est revenu par la fenêtre en septembre 2020, nommé haut-commissaire au Plan par Emmanuel Macron.

Sylvie Goulard, Richard Ferrand, Alexis Kohler, Françoise Nyssen, Jean-Paul Delevoye, Alain Griset… Les noms de nombreuses personnalités de la majorité ou de l’entourage du président ont été citées dans des affaires, dont la plus célèbre d’entre elles, l’affaire Benalla, a provoqué l’une des crises majeures du quinquennat, à l’été 2018. « On a contribué à assainir la vie politique et on a fait ce qu’il fallait pour que les affaires soient sanctionnées », se félicite malgré tout Sacha Houlié. « L’assainissement de la vie politique n’est pas vraiment lié à des mesures de protection des lanceurs d’alerte ou des mesures de transparence. II y a eu des petits pas, mais il reste énormément à faire », regrette pour sa part Armel Le Coz, de Démocratie ouverte.

Renforcer la transparence, refaire un « grand débat national » ou une Convention citoyenne… A quoi ressemblera justement le projet politique du chef de l’Etat pour rester à l’Elysée ? Alors que la guerre en Ukraine rythme l’actualité, comment convaincre de nouveau les indécis, quand on est passé du statut d’outsider à celui de personnage incontournable du pays ? « Les circonstances s’imposent à nous, il faut rester dans la projection vers l’avenir mais conscients des défis à venir », insiste un membre de son équipe de campagne. 

« Les Français connaissent ses forces et ses faiblesses et peuvent se dire que ce sera, au pire, un peu moins bien que ce qu’ils ont déjà. »

Stéphane Rozès, politologue

à franceinfo

En cas de victoire d’Emmanuel Macron en avril, François Patriat estime qu’il devra incarner « la projection de la France dans l’avenir » en vue de 2027, au terme d’un second et dernier mandat. « S’il reste à l’Elysée, le chef de l’Etat sera libéré des contraintes de réélection et devra avoir le courage de faire ces réformes. » Rien ne dit toutefois qu’il puisse compter sur une majorité aussi confortable et disciplinée qu’en 2017. Pour Dominique Rousseau, « son exercice du pouvoir pourrait être différent et il devrait davantage composer avec les groupes parlementaires. Ainsi, il serait plus un arbitre qu’un président jupitérien. » Une nouvelle « révolution » s’annonce-t-elle pour le macronisme ?

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