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60 ans après les Accords d’Evian, « il faut regarder la réalité en face au risque de la gangrène et de l’oubli »

Il y a 60 ans, le 18 mars 1962, étaient signés les Accords d’Évian, qui aboutirent à la mise en œuvre du cessez-le-feu le lendemain entre armée française et indépendantistes algériens. Il y a « dans la jeune génération, la volonté de ne pas être prisonnier de cette mémoire » de la guerre d’Algérie, a expliqué vendredi 18 mars sur franceinfo Benjamin Stora, historien spécialiste de l’Algérie et du Maghreb, auteur d’un rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie remis à Emmanuel Macron en janvier 2021.

franceinfo : Dans le calendrier d’Alger, ce 18 mars est une sorte de non-événement. Est-ce d’abord une date qui fait référence en France ?

Benjamin Stora : C’est une date qui est tout simplement celle d’un cessez-le-feu. Donc ce n’est pas la fin de la guerre d’Algérie, aucun historien, personne d’ailleurs, ne considère que c’est la fin définitive. Cela a été un cessez-le-feu surtout pour les appelés du contingent. 400 000 soldats sont présents sur le territoire algérien à cette époque-là. Pour la plupart des familles françaises, qui avaient tous un père, un oncle, un frère en Algérie, c’est donc un grand soulagement, fondamentalement. C’est ça, la date du 18 et du 19 mars.

Soixante ans après, il y a toujours une difficulté de parler de cette période dans les familles, chez les soldats, de ces choses qui sont encore enfouies. C’est significatif ?

C’est tout à fait significatif parce que les jeunes soldats de vingt ans qui étaient partis en Algérie à la fin des années 1950 revenaient dans une société qui était en pleine consommation. C’était les Trente Glorieuses, une société qui voulait oublier absolument les guerres. La France était en guerre pratiquement depuis 1939. Et puis il y avait eu l’Indochine en 1946, l’Algérie en 1954. Il y avait une soif et une volonté dans la société française de consommer, de voyager et donc d’oublier ces guerres, ces exactions, ces massacres. Ces appelés, lorsqu’ils sont rentrés, peu de gens avaient envie de les écouter raconter leur guerre.

Ce sont des millions de familles qui ont vécu avec ce silence et ce décalage pendant des décennies ?

Toutes les familles ont été touchées par la guerre d’Algérie. Au total,1,5 million de jeunes, entre 1955, 1956 et 1962, sont partis en Algérie pour des services militaires qui s’échelonnaient entre 18 et 30 mois. C’est considérable. C’était le moment de passage à la vie adulte pour la plupart de ces jeunes qui allaient se marier, qui avaient des fiancées. C’était une période très importante de la vie d’un homme.

En quoi cette chape de plomb, ce silence autour de l’Algérie, que ce soit dans les sphères politiques, mais aussi les plus intimes, a pesé sur l’histoire récente ?

Cela pèse parce que lorsqu’une histoire n’est pas assumée, elle se transmet mal. A partir de là, il y a la prolifération de récits tout à fait fantasmés qui déforment la réalité. Plus le temps passe, moins les récits qui s’approchent de la vérité sont transmis. Et cela donne lieu à des effervescences mémorielles, identitaires.

Dans le rapport que vous avez remis à Emmanuel Macron, il y a l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour dire les choses.

Il faut, 60 ans après, commencer à affronter cette réalité coloniale. Il faut la regarder en face au risque de la gangrène et de l’oubli, c’est-à-dire le fait que les récits non transmis ou déformés provoquent des ressentiments et des mémoires dangereuses.

C’est quelque chose qui pèse sur une partie de la jeunesse française, celle dont la famille ne parlait pas de l’Algérie, celle dont les parents ou les grands parents sont Algériens. Et aujourd’hui, cette jeunesse a grandi avec ce silence et ces non-dits.

Le silence est bien sûr du point de vue de ceux qui ont connu l’Algérie, qui ont fait cette guerre, mais aussi du point de vue des jeunes générations qui ne veulent plus vivre avec ce silence, qui ne veulent plus vivre avec ces non-dits et qui veulent s’approcher au plus près possible de la vérité, de l’histoire. Ce sont toutes les familles d’origine algérienne, mais aussi ceux qu’on a appelé les harkis, les pieds-noirs. Dans la jeune génération, il y a une volonté d’histoire, une volonté d’approcher cette histoire, mais en même temps une volonté de ne pas être prisonnier de cette mémoire. Parce qu’il faut aussi affronter les défis de l’avenir, ne pas sans arrêt être dans la rumination de l’histoire. Il faut la prendre pour la dépasser.

Emmanuel Macron a multiplié depuis le début de son mandat les gestes d’apaisement. A t il été entendu à Alger ? Est ce qu’il y a un dialogue aujourd’hui, un échange ou est ce que c’est un dialogue de sourds ?

C’est un dialogue difficile, les rapport au monde ne sont les mêmes. Bien entendu, ce sont des rapports différents. Donc, il y a effectivement des distorsions, il y a effectivement des silences, des incompréhensions, des oppositions mémorielles qui existent entre la France et l’Algérie. C’est donc un travail qui, en fait, fondamentalement, ne fait que commencer. Jusqu’à présent, on était surtout dans les disputes idéologiques sur la repentance et les excuses, etc. Mais là, à travers mon rapport, ce sur quoi on travaille, c’est précisément des points concrets, c’est à dire les essais nucléaires, les archives, l’entretien des cimetières, des disparus, etc.

Cette histoire a traversé votre vie, aussi, Benjamin Stora. Quels sont vos espoirs sur la période qui s’ouvre aujourd’hui ?

L’espoir, c’est qu’il y ait effectivement des points de vue, non pas qui fabriquent un récit commun – je pense que ça, ce n’est possible – mais au moins qu’il y ait des passerelles qui s’établissent, qu’on s’approche ensemble d’une vérité commune, même si, bien sûr, ce sera encore long. C’est encore difficile. On ne peut pas combler soixante ans de retard simplement par un seul discours ou par un seul geste. Il faudra continuer pas à pas cette politique-là, cette politique des petits pas. Cc’est celle que j’ai essayé de mettre en œuvre.

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