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VRAI OU FAKE. Les hauts salaires ont-ils progressé « dix fois plus vite » que les salaires modestes depuis 2008, comme le soutient Anne Hidalgo ?

« Il faut reconnaître au travail sa valeur » et « rémunérer justement les salariés ». Anne Hidalgo a fait de l’augmentation des salaires l’un des piliers de sa campagne pour l’élection présidentielle. Si elle accède au pouvoir, la candidate socialiste promet d’augmenter le Smic de 15% dès le début de son quinquennat, soit une hausse de 200 euros net par mois, peut-on lire sur son site de campagne.

Pour appuyer sa proposition, la maire de Paris met en avant l’évolution des disparités salariales. « Si vous prenez ces dix dernières années, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Les 10% des salaires les plus élevés ont augmenté dix fois plus vite que les 10% des salaires les moins élevés », a-t-elle assuré, mardi 1er février, sur RFI. Mais ce constat est-il vrai ou « fake » ?

Ce n’est pas la première fois qu’Anne Hidalgo avance cet argument. Elle avait ainsi mentionné cet ordre de grandeur dès le 18 janvier sur le plateau de LCI, en précisant que cette tendance s’observait « depuis 2008 ». 

Ma première priorité sera de revaloriser le travail. J’augmenterai immédiatement le SMIC de 200€ net par mois, et je m’attaquerai aux écarts indécents de rémunération qui existent dans certaines entreprises. #LesMatinsLCI pic.twitter.com/lKSDgPGl5s

— Anne Hidalgo (@Anne_Hidalgo) January 18, 2022

Alors, d’où viennent ces chiffres ? Contactée par franceinfo, l’équipe de campagne de la candidate renvoie vers les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), « qui sont également dans un rapport de la Fondation Jean-Jaurès ». Le think tank, proche du Parti socialiste, a effectivement publié en mars 2021 un document de 36 pages sur la revalorisation des bas salaires. Les auteurs y développent des pistes pour « assurer aux salariés percevant les bas salaires le bénéfice de la croissance économique et limiter les inégalités salariales ».

Le bilan qu’ils dressent est cependant moins alarmiste que celui de la candidate socialiste. « Depuis 2008, les salaires avant redistribution des 10% les plus aisés ont progressé près de trois fois plus vite que ceux des 10% les moins aisés », écrivent-ils. Un chiffre bien loin des « dix fois plus vite » évoqués par Anne Hidalgo. 

Les auteurs s’appuient sur des données de l’Insee qui présentent l’évolution de la distribution des salaires en euros constants, c’est-à-dire en valeurs corrigées de l’effet de l’inflation. Ces statistiques sont exprimées en équivalent temps plein, ce qui signifie qu’un salaire est « converti à un temps plein pendant toute l’année, quel que soit le volume de travail effectif », explique l’Insee.

En comparant l’évolution du premier décile (D1) – la valeur du salaire telle que 10% des salariés perçoivent moins – avec le 9e décile (D9) – le salaire au-dessous duquel se situent 90% des salaires, donc les 10% des salaires les plus hauts –, on s’aperçoit que la conclusion du rapport de la Fondation Jean-Jaurès est elle-même légèrement surestimée.

Selon les dernières « séries longues » publiées par l’Insee, le salaire médian est passé de 1 773 euros en 2008 à 1 849 euros en 2018. Soit une évolution de 4,3% sur la période. Du côté des mieux rémunérés, les 10% des salaires les plus élevés se situaient au-dessus de 3 497 euros net par mois en 2018, contre 3 738 euros en 2008. En dix ans, ils ont augmenté de 241 euros, soit une hausse de 6,9%. De l’autre côté de l’échelle, les 10% des salaires les plus bas s’établissaient en dessous de 1 252 euros net par mois en 2018, soit 39 euros de plus qu’en 2008. Les salaires les plus modestes ont ainsi crû de 3,2% sur la période.

Depuis 2008, les 10% des salaires les plus élevés ont donc en réalité progressé 2,2 fois plus vite que les 10% des salaires les moins élevés. Une tendance confirmée par Fabien Guggemos, responsable de la division salaires et revenus de l’activité auprès de l’Insee, qui n’explique pas les chiffres avancés par la candidate.

« Sur les dix dernières années, il y a eu une légère augmentation des disparités salariales. »

Fabien Guggemos, statisticien à l’Insee

à franceinfo

Le rapport interdécile entre les 10% des salaires les plus élevés et les 10% des salaires les plus bas permet d’observer ce creusement des inégalités. En 2008, les plus aisés disposaient d’un salaire 2,88 fois supérieur à celui des modestes. Cet écart s’établissait à 2,99 en 2018.

Au cours de la décennie écoulée, « les salaires ont moins progressé dans le bas de la distribution », analyse Fabien Guggemos. Le dernier « coup de pouce » gouvernemental en faveur du Smic remonte à juillet 2012, au début du quinquennat de François Hollande. Depuis, le salaire minimum n’a bénéficié que de revalorisations annuelles automatiques indexées sur l’inflation, « qui a elle-même été relativement basse » sur la période, pointe Fabien Guggemos. 

Les écarts de salaires observés depuis 2008 s’expliquent aussi par le dynamisme des très hauts salaires. Car la catégorie des 10% des salaires les plus élevés regroupe de grandes disparités. Au sommet de l’échelle des rémunérations, les 1% des salariés les mieux payés percevaient 9 037 euros net par mois en 2018. Soit 2,4 fois plus que le 9e décile, et 7,2 fois plus que le premier décile. 

La part de la masse salariale perçue par le « top 1% » – salariés du secteur privé qui perçoivent les plus gros salaires – est globalement en hausse depuis vingt ans, souligne l’Insee dans une note publiée en mai 2020. Après un léger recul pendant la crise financière de 2008-2009, cette part « n’a cessé de progresser » depuis la reprise économique du début des années 2010, observe Fabien Guggemos. En 2018, les 1% des salariés les mieux rémunérés détenaient 8,1% de la masse salariale, contre 7,5% en 2009, en pleine crise.

Les premiers indicateurs sur l’année 2019 tendent à montrer une hausse des bas salaires, notamment sous l’effet du versement de la prime exceptionnelle de pouvoir d’achatAu cours de cette année, les salaires du premier décile ont augmenté de 1,7%, contre 0,7% pour le 9e décile. « Le bas de la distribution des salaires a progressé un peu plus vite que le haut », « corrigeant légèrement la tendance à la hausse des disparités salariales » observée lors des années précédentes, avance Fabien Guggemos.

Quant aux données sur l’effet de la crise sanitaire, elles sont encore très partielles. Toutefois, l’expert de l’Insee relève que « la crise a affecté davantage les plus précaires, les bas salaires, qui ont été plus concernés par l’arrêt de l’activité, que les cadres, qui exercent en moyenne plus souvent des activités télétravaillables. » « Sans surprise, les revenus salariaux ont donc très fortement chuté », mais le dispositif de chômage partiel a cependant permis de « les compléter et de limiter en grande partie l’augmentation des disparités salariales », complète Fabien Guggemos en s’appuyant sur une note de l’Insee parue en juin 2021. 

Fin 2021, les salaires semblaient avoir retrouvé « leurs niveaux tendanciels d’avant-crise », décrypte-t-il. Une trajectoire qui devrait « se poursuivre en 2022, avec probablement des salaires assez dynamiques dans un contexte d’inflation élevée », anticipe le statisticien.

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