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la responsabilité à géométrie variable

Jeudi 30 septembre au soir, le Premier ministre Jean Castex a annoncé sur TF1 des mesures pour soutenir les Français face à la hausse des prix de l’énergie. Une prise de parole très attendue par des millions de citoyens qui voient en ce moment leurs factures d’énergie grimper. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le Premier ministre a été au rendez-vous a minima, sur le plan de la rhétorique, avec son très rassurant « bouclier tarifaire ». On se sent tous protégés.   

Bien sûr, c’est une métaphore. Elle rappelle le « bouclier fiscal » de Nicolas Sarkozy qui avait été une arme de campagne redoutable, avant que les citoyens ne comprennent que derrière cette image rassurante se cachait de fait une baisse de l’impôt sur la fortune. Ici, nous sommes un peu dans la même situation. L’image est très frappante, certes. Mais au-delà de la métaphore, ce qu’a annoncé le Premier ministre, ce n’est pas un blocage des prix – ce serait légalement compliqué – mais plutôt un lissage. Les Français doivent donc bien comprendre qu’ils paieront la hausse : elle sera simplement étalée dans le temps.

Cela dit, Jean Castex est dans son rôle. Il prend une mesure populaire, il la présente de la manière la plus valorisante possible, c’est le jeu. Et d’ailleurs, sur le plan syntaxique, il a tout fait pour s’en attirer le crédit. Le discours est littéralement saturé par la première personne, du singulier comme du pluriel. Le « nous » et le « je » ont été martelés pendant toute l’interview : c’est une manière implicite, presque inconsciente, de faire passer le message que le gouvernement est très mobilisé sur ce sujet.

Sur d’autres sujets, peut-être moins populaires, la rhétorique du Premier ministre était légèrement différente. C’est le moins que l’on puisse dire. Par exemple, la manière dont il parle de la réforme de l’assurance chômage qui entre en vigueur vendredi 1er octobre, et qui, selon l’Unedic, devrait se traduire par une baisse d’allocation pour des centaines de milliers de travailleurs précaires. Soudain, vous entendez que la tonalité est très différente. « Il y avait une réforme de l’assurance chômage », tournure impersonnelle, « qui avait été décidée », tournure passive. « Elle entrera en vigueur demain »,  utilisation de la troisième personne. Dans toutes ces phrases, le gouvernement et le Premier ministre disparaissent totalement. Tout se passe comme si la réforme avait une existence propre, comme si elle s’imposait à eux sans qu’ils n’y puissent rien. Or, c’est bien le gouvernement qui pousse depuis des années pour la faire adopter, alors même qu’elle est vivement dénoncée par tous les syndicats.

Tout ceci n’est pas lié au hasard. On retrouve exactement le même type de tournure quand Jean Castex évoque un autre dossier impopulaire : la réforme des retraites. « Il faut faire la réforme » ; « La nécessité est entière »… Ce sont des tournures impersonnelles, qui tendent à présenter la réforme comme inévitable. On a même cet argument incroyable : « La meilleure preuve, c’est que mon prédécesseur l’avait commencée ». C’est un exemple typique de raisonnement circulaire, qui ne prouve absolument rien. Cela revient littéralement à dire « la preuve que nous devons faire la réforme, c’est que nous avons commencé à faire la réforme ». Là encore, Jean Castex se déresponsabilise. Il utilise la rhétorique pour induire l’idée que cette réforme serait inévitable, et qu’elle s’impose à eux.  

C’est d’autant plus paradoxal que le gouvernement a justement des marges de manœuvre sur ces questions. Que ce soit la réforme des retraites ou de l’assurance chômage, il s’agit de choix politiques. Bons ou mauvais, ça n’est pas la question. Il serait simplement possible d’en faire d’autres, de répartir les ressources différemment.

En ce qui concerne les prix de l’énergie en revanche, la marge de manœuvre dont dispose le gouvernement est en réalité assez limitée. En d’autres termes, Jean Castex met en scène son volontarisme sur une question où il a peu de pouvoir. Et il prétend à la fatalité sur des enjeux impopulaires, mais qui relèvent d’authentiques choix politiques. Gouverner, c’est assumer la responsabilité de ses choix, particulièrement en période électorale. Jeudi soir, quand ça l’arrangeait, il me semble que Jean Castex a subtilement tenté de s’en défausser.

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